Le petit Wounded Knee (1973) par White Bird

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Au printemps 1973, il se produisit sur la réserve de Pine Ridge des événements qui, pour les Indiens, furent d'une importance capitale. Il s'agit de l'occupation de Wounded Knee par les Sioux oglalas et l'A.I.M.

L'occupation de l'endroit même de Wounded Knee n'avait en soi aucune valeur straté­gique, car ce n'est qu'un petit bout de prairie avec un comptoir, quelques bâtiments, un dispensaire et quatre églises. Mais elle revêtait une importante signification symbolique du fait que c'est là qu'eut lieu le dernier massacre d'Indiens sioux, la bande du chef Big Foot, et que la fosse commune où furent jetés leurs corps se trouve sur une colline au nord du village, à cinq minutes à pied en partant du centre.

L'occupation de Wounded Knee n'est pas non plus survenue un beau jour par hasard. Si cela a pu sem­bler être le cas aux yeux du monde, pour un Indien, ou un observateur avisé, elle fut la conséquence directe de l'impossibilité des Sioux oglalas de se faire entendre des autorités américaines, et s'avéra être l'ultime action d'éclat de l'A.I.M, après l'occupation des locaux du B.I.A à Washington et celle de l'île d'Alcatraz.

Quoi qu'il en soit, comme l'a dit Wallace Black Elk lors d'un meeting au cours de ces deux mois et demi d'insurrection : «Le petit Woun­ded Knee est devenu un monde gigantesque». L'occupation fut en effet l'occasion de crier à la face du monde que non seulement les Indiens n'étaient pas tous morts, mais qu'aussi, dans ce pays de liberté et de justice, ils n'étaient pas toujours si bien traités. Pendant ces deux mois, les Indiens parlèrent telle­ment haut qu'on les entendit de tous les coins de la planète, et que des journalistes accoururent de par­tout pour couvrir l'événement, du Mexique au Japon, du Canada à l'Australie et à l'Europe. Et on découvrit que ce pays tellement riche, tellement généreux, si puissant et si plein des droits de l'homme était mis en échec, sur un petit bout de terre ridicule, par une bande d'Indiens déterminés à faire entendre leur voix.

Wounded Knee

A l'intérieur du camp retranché, derrière les bunkers (car il y eut de véri­tables affrontements et des morts par balle), les Indiens étaient très peu nombreux, mais des soutiens affluaient sans cesse. On vit arriver des Indiens du Canada, des Chippewas, des Iroquois, des Mexicains des Indiens de toutes les différentes tribus américaines bien sûr, des Sud-Américains et également des Noirs et des gens d'autres minorités. Tous ne purent parvenir jusqu'au camp, mais cela ne les empêcha pas de faire connaître eux aussi leurs revendications. Et pour essayer de maîtriser la situation, le président du Conseil de Pine Ridge - dont on demandait la démission - avait fait appeler les Marshalls, puis le F.B.I. et les troupes fédérales. Tous les accès à Wounded Knee, les quatre routes, se trouvaient donc fermées par des barrages tenus par l'Armée.

Wounded Knee 1973

Car en 1973, l'Armée avait été mobilisée pour combattre les Indiens ... encore une fois. La même histoire recommençait, encore et encore. En 1973 c'est-à-dire trois ans avant le bicentenaire de la Constitution américaine. Et Wounded Knee encore ... cela prenait une double signification. Avant le «petit Wounded Knee», il y avait eu le vrai, en 1890, et pour personne ce symbole n'était neutre.

Les causes directes qui avaient fait éclater le conflit tenaient à la gestion du président tribal de la reserve, lequel se souciait surtout de conserver sa place, soutenu par le B.I.A et certains Blancs. Il était impliqué dans plusieurs affaires un peu bizarres comme ce projet de lotissement dans le district de Porcupine, que les Indiens avaient déjà rejeté par quatorze fois, car c'était une manière de les arracher à leur terre. Ce lotissement avait été construit malgré tout, en dépit de leur refus. Ou bien l'utilisation, au seul bénéfice de Pine Ridge, de l'argent de toute la réserve, ou encore la constitution de sa milice et l'octroi de tous les emplois adminis­tratifs à ses «sympathisants».

Mais l'opposition au président tribal ne fonctionna que comme détona­teur. Il y avait d'autres causes de mécontentement et d'angoisse beaucoup plus profondes qui duraient depuis de nombreux mois et vinrent se cristalliser à ce moment-là. Tous les problèmes inhérents à la vie sur la réserve, la pauvreté accrue, le taux de suicide, le chômage qui, à cette époque, atteignait 60 % - seu­lement 60 % - et augmentait très vite, en relation avec cela, la difficulté d'aller à l'extérieur et la prise de conscience que la réserve était vraiment une pri­son, un ghetto. Comparée au Bronx à New York, ou à Skidrow à Los Angeles, la vie y est peut-être deux, trois fois pire. L'une des raisons de la venue de l'A.I.M était d'enquêter sur ce qui se passait dans les villes frontières où plusieurs personnes avaient été battues et retrouvées mortes, comme à Rushville, Gordon et Buffalo Gap. Dans la plupart des cas, les autorités avaient conclu à des accidents.

Wounded Knee 1973

Un autre exemple de ce qui se produisait sur les réserves était l'envoi de ces jeunes médecins qui, pour parler franchement, venaient se faire la main sur les Indiens. Ils ne restaient jamais là très longtemps, seulement un an ou deux, puis disparaissaient du jour au lendemain. Finalement il s'avéra que ces médecins n'étaient pas des docteurs, mais des inter­nes envoyés par les universités. Une fois leur diplôme obtenu, ils partaient exercer leur métier dans la société américaine, la vraie, pour gagner de l'argent. Dans ce domaine, on découvrit également des manipulations beaucoup plus graves. Je pense par exemple à des cas de stérilisation de femme. Il est difficile de croire qu'une telle chose puisse encore arriver dans une société comme celle des États-Unis, pourtant, après enquêtes, on a découvert que des femmes avaient été stérilisées à leur insu.

Qu'il y ait eu de bonnes raisons de le faire, personne ne le saura jamais, toujours est-il qu'on ne leur demanda pas leur avis et que surtout, on ne les informa pas de l'opération qu'elles venaient de subir. Il est possible aussi qu'il y ait eu des accidents et des négligences. Dans de nombreux cas cependant, cela a provoqué des drames, car certaines d'entre elles qui avaient déjà eu un enfant, deux enfants, ne compre­naient pas pourquoi elles ne pouvaient plus en avoir, et quittaient leur mari pour un autre homme. D'autres allaient consulter des spécialistes hors de la réserve, qui leur disaient ce qu'il en était vraiment. C'est ainsi qu'il y eut recrudescence de suicides, de dépressions, et que des hommes et des femmes som­brèrent dans l'alcoolisme ... qui est aussi une forme de suicide, non? Un suicide lent, mais irrémédiable.

Wounded Knee 1973

La vie sur la réserve est faite de ce genre de choses, et toutes refirent surface au moment de Wounded Knee. Il y a différentes manières de réduire un peuple au silence, des manières plus dis­crètes que les armes, et lorsque vous voyez certains blancs là-bas, vous vous dites que la seule évolution entre le passé et maintenant, ce sont les vêtements. Nous portons tous les mêmes jeans et les mêmes che­mises à carreaux, mais les mentalités n'ont pas changé.

Derrière Russel Means et Dennis Bank, des guerriers étaient prêts à donner leur vie. Au début, alors qu'on pouvait encore entrer assez facilement, à l'intérieur du camp, nous étions allés avec quelques jeunes les retrouver. Mais dès que les fusillades avaient commencé à être sérieuses, Russel Means nous avait demandé de partir. Je me souviens de sa phrase : «Vous les jeunes, nous respectons ce que vous avez fait, mais restez en arrière. Ce que nous faisons, nous le faisons pour vous.»
Nous n'avions pas le choix.

Pourtant, nous apprenions quelques jours plus tard qu'il y avait un problème d'approvisionnement à l'intérieur, et c'est alors qu'on eut besoin de nous. Nous fûmes pris en charge par un vieil homme qui possédait un ranch au fond de la vallée de Wounded Knee, de l'autre côté du bois, à l'extérieur de la ligne gardée par les agents fédéraux. C'est de là que devait partir le ravitaillement. Tout était parfaitement orga­nisé. A la nuit tombée, nous chargions chacun un sac de nourriture sur notre cheval et partions en direc­tion du camp. Bien sûr, nous ne pouvions prendre qu'un sac à chaque voyage, mais c'était suffisant. Nous étions une trentaine de jeunes entre quinze et dix-huit ans, répartis par équipes de six ou sept. Avec notre chargement, nous allions tranquillement au pas jusqu'à un point quelconque de la ligne de front et, de là, nous lancions nos chevaux au galop.

Wounded Knee 1973

On y voyait le plus souvent comme en plein jour, car le ciel était illuminé par des fusées éclairantes. Dès que l'une s'éteignait, il en partait une nouvelle, c'était une lumière continue. Et tout ce que nous avions à faire, c'était de galoper, galoper tout droit le plus vite possible jusqu'à l'intérieur de l'enceinte, en tenant d'une main le sac de ravitaillement. Nous arrivions en général tellement vite que nous tombions de che­val en même temps que le sac. Quelqu'un venait alors le ramasser pendant que nous courions nous mettre à l'abri et reprendre notre souffle. Tout cela se passait en quelques secondes, mais souvent la chute était dure. Pendant la traversée au galop, on entendait siffler des balles autour de nos têtes, à droite, à gauche. On avait aussi droit à des balles tra­çantes et à des rafales d'armes automatiques, et même si ce feu d'artifice était plus dissuasif qu'autre chose, nous n'étions pas très rassurés.

Je crois qu'en réalité ils voulaient nous décourager de continuer ces va-et-vient. Quant à moi, je pensais surtout à l'arri­vée, quand il faudrait que je saute de cheval et me réceptionne au sol. Je n'avais que cela en tête ... sur une hanche ou sur les fesses.

Nous avons vécu pendant ces quelques jours des moments vraiment exaltants, intenses, avec le senti­ment de nous battre pour une cause juste qui changerait notre vie et celle des autres après nous. Nous en étions tous très fiers.

Wounded Knee 1973

Pour beaucoup, Wounded Knee a également mar­qué un retour aux sources. Deux medecine-men, Leo­nard Crow Dog et Wallace Black Elk, s'étaient joints au mouvement pour en assurer la direction spirituelle. Tous les trois jours, il y avait des cérémonies - des Sweat-Lodges, des célébrations de la Pipe. Il y eut aussi une Ghost­Dance. Les cérémonies eurent pour effet d'affirmer non seulement la solidarité des Sioux oglalas de Pine Ridge, mais aussi celle de toutes les tribus. Ce fut là sans doute le message le plus riche de Wounded Knee, l'union de toute la nation indienne et le sou­tien qu'elle reçut de l'extérieur, l'aide morale et phy­sique qui se déploya à la mémoire du temps passé et du premier Wounded Knee. On m'a dit par la suite qu'ils organisaient également des cérémonies lorsqu'il y avait des décisions importantes à prendre. Beaucoup d'Indiens devinrent alors conscients du pouvoir de la spiritualité, car ce fut elle qui maintint unie la communauté du camp et qui, au-delà de telle ou telle revendication, permit à tous de se rassembler derrière les mêmes valeurs. Quinze ans après, cette bataille spirituelle continue. Ce n'est pas vraiment une bataille, mais, plus que jamais, c'est à travers leur religion que les Indiens peuvent témoigner aujourd'hui qu'ils sont toujours vivants, et qu'au milieu de ce monde de haute technologie, sans âme et sans respect pour la nature et la Terre Mère, ils ont quelque chose à apporter.

Wounded Knee 1973

Wounded Knee n'eut pas la conséquence espérée en ce qui concerne la politique globale des Etats­Unis à l'égard des Indiens. Le Religion Freedom Act, par exemple, n'est en rien lié aux événements. Si dans ce domaine, les Indiens se sentent plus libres et n'ont plus besoin de se cacher pour assister aux cérémonies, ou du moins n'ont plus le sentiment d'aller contre la loi (car les cérémonies n'ont jamais cessé, malgré les interdictions et les menaces du gou­vernement et des Églises), c'est un phénomène indé­pendant de Wounded Knee. Par contre, sur le ter­rain, plusieurs programmes de lotissement furent arrêtés après mai 1973, sans quoi beaucoup d'entre nous ne seraient sans doute plus là aujourd'hui ­parce qu'on leur aurait pris leur terre. En effet, le principe des lotissements est doublement ambigü, il permet à la fois de mieux contrôler les familles en les attirant à la périphérie des villages, et à la fois de récupérer leur terre en promettant en échange des logements plus modernes.

Après Wounded Knee, il y eut aussi des arresta­tions, des peines d'emprisonnement et des dispari­tions. Les années 73 à 76 furent particulièrement dif­ficiles. De nombreuses personnes furent tuées ... Mais le dossier est trop lourd et le sujet trop délicat pour en parler comme ça. Le souvenir demeure. Et c'est ce qui me fait parfois penser que la guerre entre les Blancs et nous peut reprendre n'importe quand.
Les Indiens ont un vrai problème de civilisation, de dépendance vis-à-vis des Blancs, tout simplement un mal de culture et d'identité, et selon moi, nos efforts doivent d'abord porter sur l'éducation et l'accès aux universités. Il devient urgent que nous regardions devant nous, et moins derrière.

White Bird, Indien par le sang, Américain par la loi. L'itinéraire d'un jeune sioux d'aujourd'hui, éditions Balland 1989.

White Bird est né en 1959, dans la réserve de Pine-Ridge, Dakota du Sud. Il est un Lakota, descendant de Crazy Horse, qui s'illustra à la bataille de Little Big Horn. Petit-fils de medecine-men (John Lame Deer et Wallace Black Elk), il a suivi tous les rites d'initiation avant de parcourir la plupart des tribus indiennes des USA. Apres un séjour de trois ans en Europe, White Bird est retourné vivre aux États-Unis.

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